Résister La rubrique de Panagiotis Grigoriou

Panagiotis  Grigoriou est Ethnologue et historien, chroniqueur, analyste, initiateur d’un concept de tourisme alternatif  et solidaire en Grèce. Le regard de l’historien et de l’anthropologue sur l’actualité et le vécu de la crise grecque.

Résister

Au pays grec le soleil revient. Printemps. Fánis, depuis son café dans le Péloponnèse, il commente à sa manière la dernière décision de la Justice, annoncée très tard dans la nuit du 10 au 11 mars… au sujet d’un match de football entre l’Olympique du Pirée et le PAOK de Thessalonique, match qui ne s’était jamais achevé pour cause d’affrontements entre supporteurs. “Ils ont donné raison à PAOK car c’est l’équipe de Savvídis, l’homme fort des Russes. La Grèce est fichue, c’est le foutoir, quel gouvernement ? On en rigole même jusqu’en Afrique…”.

Dimanche de la Croix au Café. Péloponnèse, 11 mars 2018

Fánis s’est également rappelé de la fête du jour, et il a aussitôt allumé le poste de télévision de son bistrot pour le brancher sur la messe diffusée en direct depuis la deuxième chaîne publique de l’ERT. Car cette si belle journée du 11 mars, marque également le troisième dimanche du Carême, consacré comme on sait à la Croix. Et il est de tradition que de vénérer la Croix au milieu du Carême, tandis qu’en Occident chrétien, cette même messe intervient au 4ème dimanche au lieu du 3ème en Orient.

“Nécrosés par nos passions, nous avons besoin de ce soutien essentiel de la Sainte Croix pour aller jusqu’au bout du Carême, et autant parfaire notre purification. Et ce n’est pas dans la douleur mais dans la joie et dans la victoire que nous célébrons alors notre Sainte Croix qui vient ainsi nous soutenir en ce moment précis”, entend-on depuis le poste de la télévision.

Marché aux puces. Athènes, mars 2018

En Orient, cette tradition trouve son origine historique très loin, qui, comme tous les offices particuliers du Carême, n’a pas forcément de rapport avec le Carême: on commémorait, d’après une version des faits, le transfert au 6ème siècle, à Constantinople depuis Apamée en Syrie d’une importante relique issue de la Sainte Croix. Apamée, actuellement Qal`at al-Madhīq, est un site archéologique situé près de l’Oronte, à 55 km au nord-ouest de Hama.

Fánis et ses clients ignorent peut-être l’origine théologique et historique des faits ainsi que le sort d’Apamée l’Antique, sauf que la culture grecque et Orthodoxe y est toujours présente dans les esprits… en plus, diffusée comme elle est en direct sur la deuxième chaîne publique de l’ERT, entre deux coupes de café et un match de foot où il y a forcément à redire. Pays réel !

Printemps grec. Athènes, mars 2018
Printemps grec. Touristes à Athènes, mars 2018
On scrute les nouvelles. Athènes, mars 2018

Fánis enfin, ne doit plus tellement se rappeler du grand Philosophe stoïcien grec, Posidonios d’Apamée au 1er siècle av. J.-C., resté fidèle au principe fondamental du stoïcisme: seule la vertu est un bien. Célèbre philosophe dont la grandeur réside autant dans son savoir encyclopédique et dans les vastes enquêtes ethnologiques, géographiques et historiques qu’il a entreprises: études sur l’océan, sur les météores, sur la grandeur du Soleil ; rédaction de l’Histoire de Pompée, continuation de l’Histoire de Polybe. Vieilles histoires peut-être.

En notre temps, au pays des… Crisanthropes le soleil revient et le Printemps avec. Les touristes visitent l’Agora grecque et romaine, tandis que les Grecs scrutent les journaux. Car les événements comme on sait se succèdent. D’abord, quelques heures seulement après la décision de Justice au sujet de l’équipe de PAOK, la nouvelle est tombée, celle de l’interruption du match du soir lorsque le même Ivan Savvídis, Président de l’équipe de PAOK de Thessalonique a pénétré… très visiblement armée sur la pelouse du stade… pour protester devant une décision de l’arbitre. Le match a été aussitôt suspendu jusqu’à nouvel ordre, et le lendemain, c’est tout le championnat grec qui est interrompu, suite à une décision gouvernementale qui fait ainsi la ‘Une’ de toute la presse.

Ce dernier épisode… athlétique grec est alors déjà commenté jusque dans les colonnes de la presse internationale: “Le choc du championnat grec entre le PAOK Salonique et l’AEK Athènes s’est conclu dans le chaos dimanche 11 mars, les joueurs de l’AEK refusant de terminer la rencontre après l’envahissement du terrain par des dirigeants du PAOK, dont le président qui portait à la ceinture ce qui ressemble à un pistolet, selon des photos de l’Agence France-Presse”, peut-on lire par exemple sur le site du quotidien “Le Monde”.

L’affaire Savvídis. Medias internationaux, le 12 mars 2018
Savvídis et son… pistolet. Quotidien “Le Monde”, le 12 mars 2018

Depuis ces faits avérés, Ivan Savvídis est recherché, et il restera introuvable, le temps que le la procédure de flagrant délit ne s’appliquera plus. Les Grecs scrutent donc leurs les journaux et cette dernière affaire du ballon supposé rond, aura pourtant et très largement effacé de l’actualité cette autre nouvelle du rassemblement de la veille, lequel avait été organisé à Orestiada, ville située près de la frontière avec la Turquie, rassemblement en soutien aux deux militaires grecs incarcérés en Turquie.

Car il serait désormais évident, que les deux militaires grecs incarcérés en Turquie depuis déjà près de deux semaines, ils auraient été en toute évidence capturés par l’armée turque, et plus précisément par la gendarmerie, considérée comme un corps de Prétoriens du régime d’Erdogan, sans peut-être avoir pénétré en territoire turc. Les reportages dans la presse grecque de ce dernier temps deviennent de plus en plus précis, et c’est dans le cadre de l’enquête en cours qu’une équipe de militaires des États-Unis se sont rendus sur place sur la frontière, reportage de la presse grecque à l’instar du journal “Ethnos” du 11 mars. En tout cas, une telle mise en scène relève, comme autant elle révèle de la planification géopolitique côté turc, c’est évident.

Rassemblement à Orestiada le 11 mars, presse grecque

En somme, nous nous trouvons déjà dans une forme et de culture de guerre, et cette dernière affaire rappelle d’ailleurs d’autres précédents historiques, lorsque par exemple l’Allemagne d’Hitler fabriquait des “incidents” sur ses frontières avant de prétexter la “nécessité absolue et justifiée” de son agressivité qui en découlait. On dirait même, que cette capture des militaires grecs participe à la guerre asymétrique et psychologique que la Turquie d’Erdogan mène, il faut dire, de manière bien habile contre la Grèce… “cinquième colonne comprise”, aux dires de Fánis et des clients de son bistrot qui commentent décidément tout !

Cinquième colonne ou pas, ces derniers jours, nous avons vu apparaître dans Athènes certains tracts au message… clair: “Mort à la Grèce, pour que nous, nous puissions vivre, au Diable la famille et au Diable la Patrie”. Et dans un… nouvel ordre d’idées, en somme proches, on y découvre sur ce mêmes murs d’Athènes, cet autre message inévitablement méta-moderne… à propos de l’usage de notre “corps notre choix”.

Il y a même lieu de remarquer que le message en question se combine en six langues, sauf qu’il fait totalement et visiblement volontairement l’impasse sur la… langue du pays. Pourtant à Athènes on parle… encore le grec ! C’est bien connu, la mondialisation c’est l’amour des autres patries, tout comme l’adulation de toute altérité réelle ou supposée telle, et en même temps, la haine, ou sinon le rejet de l’identité.

Dans un tel monde… on disposerait peut-être de notre corps… ainsi notre seul et ultime choix, mais certainement pas de notre pays, ni de notre régime politique, et encore moins des droits et des devoirs. Et tous ces “libres corps” du lendemain des humains, découvriront peut-être un jour, qu’ils ne seront même plus jugés indispensables pour demeurer vivants, ni pour produire et encore moins pour consommer, le tout, et j’espère me tromper, face à un métanthropisme galopant comme autant face à son “humanité” augmentée… réservée aux “élus”.

“Mort à la Grèce…” Athènes, mars 2018
Le choix… du corps. Athènes, mars 2018
Le… choix du corps. Paris, février 2018
Le même choix du corps… déchiré. Paris février 2018

Incidemment, toute cette dichotomie et comme par hasard, elle laisse la porte ouverte aux tenants du discours diamétralement opposé, lequel incite à n’accepter en l’adulant que tout ce qui relève de sa propre identité, haïssant toutes les autres. Le système tient et tiendra ainsi bon lorsqu’il suggère qu’entre le nihilisme apatride et celui des néonazis, aucune autre position n’est alors possible. Pauvres peuples, et ainsi futur unique des… fortunés.

Les frontières ne seraient donc plus, ni pour les marchandises, ni pour les flux financiers, ni entre les êtres, les cultures, les sexes, voire même entre les espèces. Une affiche publicitaire, pédophile et zoophile à la fois, ainsi aperçue car d’abord autorisée à figurer dans les couloirs du métro parisien, a tout de même heurté le bon sens, et autant cette… mesure qui pour certains philosophes, anciens comme contemporains, c’est la meilleure des choses.

L’hybris et la démesure visiblement dominent de Paris à Athènes, sauf que le sentiment identitaire par exemple celui des Grecs est toujours tangible, représentant en réalité plus du 80% de la population à travers les mentalités, en dépit des cercles des marionnettes qui gouvernent comme de leur magma athénocentrique en somme concis. Pauvres philosophes, entre autres d’Apamée. Car aussi par les temps qui courent, et à vol d’oiseau, rappelons qu’entre Apamée et Athènes il y a moins de 1.200 km, tandis qu’entre Athènes et Paris il y a le double de distance.

Héraclite. Athènes, mars 2018
Bientôt nouveau bistrot. Athènes, mars 2018
Immeuble à vendre. Athènes, mars 2018

Sous le soleil alors, c’est à Athènes que l’œuvre d’Héraclite est en ce moment revisitée à travers un spectacle du même nom. Au même moment, la déferlante des plateformes dites communautaires payantes de location et de réservation de logements, conjuguée à huit années de Troïkanisme réellement existant, bouleversent de manière violente la situation de l’immobilier sur place. Car jamais autant de biens immobiliers n’avaient ainsi changé de mains à Athènes… depuis la précédente Occupation allemande, celle des années 1940.

Des… investisseurs petits, moyens et grands, surtout étrangers, achètent dans Athènes parfois par lots de cent appartements, et en même temps, la Troïka élargie a insisté pour que les saisies des biens des Grecs puissent se concrétiser de manière électronique et automatique. Dans le même ordre d’idées, le “gouvernement” des Tsiprosaures annonce ainsi plus d’un million de saisies de biens immobiliers et autres, rien que pour 2018.

Il faut dire qu’a propos des dernières liquidations et ventes aux enchères après saisie de biens immobiliers, encore effectuées de manière “physique”, c’est-à-dire en salle d’audience, le Syndicat des Officiers de la Police vient de lancer une attaque inhabituelle car très violente, vis-à-vis du gouvernement. Son communiqué avait été motivé par le fait que de nombreux policiers avaient été blessés lors des ventes aux enchères de ce type, surtout à Athènes devenant ainsi la cible visible et facile pour les citoyens concernés et paupérisés.

Les policiers y concluent même de la manière suivante: “Puisqu’ils ne nous respectent pas, le temps est arrivé où il va falloir nous craindre. Car au fait, ce sont bien les politiques mémorandaires qui se dissimulent derrière nos propres boucliers, et voilà que nous ne voulons plus défendre de tels procédures, lesquelles conduisent à la spoliation des biens des citoyens (…) Nous avertissons les politiques que ce mouvement au sein de la Police, au demeurant massif, annulera de fait cette attitude qui consiste à faire peser les effets de la responsabilité de telles politiques sur nos seules épaules, et enfin une fois de plus, nous rappelons que nous sommes non seulement considérés tels, mais nous faisons partie intégrante de la société réelle”, le reportage est du quotidien “Kathimeriní” du 12 mars 2018.

Au sujet de la Troïka. Athènes, mars 2018
Défaitisme imposé. Athènes, mars 2018

En attendant les prochaines ventes ou saisies dans l’immobilier athénien, la bistroïsation du centre-ville se poursuit, car comme prévu… il y a à boire et à manger mais certainement pas pour tout le monde.

De la défaite de la société et des droits notamment des travailleurs, à celle du pays il n’y aurait qu’un pas, ainsi, devant un certain défaitisme savamment imposé par les médias, Fánis se dit par exemple prêt à fermer définitivement son établissement, lequel ne se trouve d’ailleurs pas dans le grand Athènes. “Mon bistrot tourne plutôt bien, sauf que plus du 75% de mon chiffre d’affaires part en impôts et en cotisations. Je n’ai plus envie de continuer ainsi, en encore moins d’engraisser la clique des politiciens et de leur clientèle, à qui les miettes sont comme on sait distribuées… Carême ou pas d’ailleurs”.

Fánis retrouve désormais alors souvent son ancien métier, dans la mécanique à bord de navires de la marine marchande. Ses deux fils y travaillent d’ailleurs, ils sont respectivement capitaine et second, et comme les liens professionnels sont évidents, Fánis préfère travailler par intermittence et surtout d’être rémunéré comme il dit bien et “de manière nette”, plutôt que “de servir la caste des profiteurs”. Ceux, habitants du pays réel recherchent et parfois finissent par trouver, ces solutions de survie comme autant de rejet, sauf que ce n’est guère possible pour tout le monde.

Dans les vieux cafés. Athènes, mars 2018
Dans les épiceries. Athènes, mars 2018
Animal adespote mais nourri. Athènes, mars 2018

Dans les authentiques vieux cafés, on scrute ainsi parfois le néant, tout comme on peut refaire ce monde défait, entre patrons et employés aux épiceries athéniennes alors plus fines que jamais. Jamais un effondrement possible, exogène comme endogène n’a été autant évoqué qu’en ce moment, et elle est bien loin cette situation de l’été 2015 où certains mensonges de Tsipras pouvaient encore être prononcés publiquement.

Les clients au bistrot de Fánis, se disent aussi que craignant le pire, ou peut-être parce que déjà bien informé par l’Ambassade des États-Unis, Koulis Mitsotakis, chef à la si vieillarde Nouvelle Démocratie, se tient très visiblement à l’écart de l’actualité, on dirait qu’il ne presse guère trop pour arriver aux “affaires” en ce moment.

De la sardine. Athènes, mars 2018
Boisson chaude à base d’orchidée. Athènes, mars 2018
Animal adespote. Athènes, mars 2018

Entre Orient et Occident, on vend parfois à Athènes de ce breuvage chaud à base d’orchidée, le Salep, comme d’ailleurs on le vend autant en Turquie, et ailleurs en Orient finalement proche. Les Athéniens iront autant acheter leurs sardines abordables, comme ils vont nourrir si possible “leurs” animaux adespotes, sans maître, car peut-être au pays grec, le soleil revient toujours paraît-il.

Dans le même ordre d’idées et de pratiques, résister, c’est autant chanter et danser, et les Grecs, à l’instar de bien d’autres peuples, ils ont de la sorte pratiqué durant ces autres années de guerre entre 1940 et 1949, guerre civile comprise, et ils ne sont pas prêts à y renoncer en ce moment pour cause de Troïka, de mondialisation ou encore parce que la géopolitique environnante redevient-elle alors menaçante.

Pendant qu’à Thessalonique le match s’interrompait, dans une autre taverne que le bistrot de Fánis, ceux du Péloponnèse et d’Athènes réunis faisaient la fête, troisième dimanche du Carême d’ailleurs ou pas.

Il est également à noter que les jeunes par exemple n’ont pas perdu le sens de la tradition musicale du pays. Tout n’est donc pas perdu car les Grecs chantent, dansent et en rient même de la mort comme du destin, si l’on croit par exemple les paroles du chant traditionnel et populaire.

Musique traditionnelle et populaire. Péloponnèse, mars 2018
Mets de Carême. Péloponnèse, mars 2018
Péloponnèse, mars 2018

Le Carême sera certes long, et la Résurrection peut-être éphémère. Fánis, depuis son café du Péloponnèse, ou même depuis les entrailles d’un pétrolier amarré dans un port du Japon, interprètera encore et toujours à sa manière les nouvelles du pays.

Printemps grec dans toute sa plénitude, car Manólis, entrepreneur qui résiste à la fermeture de son entreprise était même monté sur une table de la taverne pour danser. Victime d’un accident vasculaire cérébral durant l’été 2017, il est “revenu du silence et de Charon”, comme il le dit lui-même.

Animal adespote. Athènes, mars 2018
En pilaf et en 2018
Pilaf… social. Athènes, mars 2018

Fánis, Manólis et leurs clients respectifs, ignorent peut-être encore, l’origine théologique et historique des faits liés au transfert à Constantinople au 6ème siècle ainsi que le sort d’Apamée l’Antique, mais ils n’ignorent plus tellement, cette plasticité… holistique de l’Hybris actuelle.

Ainsi en Grèce, la musique traditionnelle et populaire n’est pas morte, la danse non plus. Après tout, seule la vertu est un bien.

Au pays réel grec le soleil revient. Printemps. Chez Greek Crisis, Hermès, dit le Trismégiste, grandit et il danse aussi à sa manière. Continuation peut-être de l’Histoire de Polybe et autres vieilles légendes.

Hermès de Greek Crisis. Athènes, mars 2018

* Photo de couverture: Résister. Péloponnèse, mars 2018

mais aussi pour un voyage éthique, pour voir la Grèce autrement “De l’image à l’imaginaire: La Grèce, au-delà… des idées reçues !”   http://greece-terra-incognita.com/

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